Photos souvenirs d'une époque, quand les campagnes publicitaires étaient shootées par Sarah Moon et les portraits du jeune patron, maître tailleur nîmois monté à Paris pour faire « modéliste », signés Helmut Newton. (© Collection privée Jean Bousquet / Cacharel)

Jean Bousquet : « Il manque à Paris une grande école de mode »

PARIS, 11 AVRIL 2014, LXRV – Le chemisier de crépon rendu mondialement célèbre par Brigitte Bardot, c’est lui. Les premiers chemisiers Liberty icônisés grâce aux photos de Sarah Moon aussi… Le parfum Anaïs Anaïs vendu à plus de cent-vingt millions de flacons, véritable cash machine, encore lui… À l’origine de cette success-story commencée en 1958, devenue au fil des ans une incroyable saga, il y a Jean Bousquet. L’entreprise qu’il crée le 16 mars 1962 dans une chambre de bonne parisienne s’appelle Cacharel, nom d’un lieu-dit de sa région d’origine, la Camargue. Il sonne aussi comme celui adopté par un Cannois, Jacques Esterel, en hommage au massif varois. « À l’époque, je ne pensais pas à l’utilité d’avoir une marque prononçable dans toutes les langues » se souvient aujourd’hui celui qui a recruté en 2012 un duo de stylistes chinois, Ling Liu et Dawei Sun. Jean Bousquet ajoute aussitôt : « j’ai toujours eu beaucoup de chance ». Le succès sera en effet fulgurant. « Une mode révolutionnaire est arrivée d’Angleterre avec la mini-jupe créée par Mary Quant, et les jeunes ont suivi en force. C’était incroyable, très rapide et surtout très intéressant du point de vue professionnel » dit-il.

Si le fondateur de Cacharel nous reçoit aujourd’hui, c’est parce qu’il a un message bien précis à faire passer en écho à notre bloc-notes du 10 mars intitulé « Les grandes écoles de mode forment des Saint Laurent, jamais des Pierre Bergé. »

« Il n’y a plus de grande école de mode d’un très haut niveau à Paris » répond Jean Bousquet, qui lance un appel aux grands groupes de luxe français ainsi qu’à la fédération concernée.

Entretien sur le vif avec un pionnier de la mode, visionnaire toujours resté à la frontière du luxe pour rester en prise avec le grand public, et plus que jamais alerte et opérationnel depuis qu’il est revenu en 2008 à la barre de sa maison 100% familiale.

Pourquoi dites-vous que la mode est en crise ?
Parce que, entre le luxe et le mass market, il n’y a plus grand chose. Le marché du prêt-à-porter est devenu très difficile, il s’est rapproché de celui de designers et les prix sont trop hauts. En fait, la crise du métier se traduit par un manque de vrais créateurs. En ce qui concerne Paris, cela se voit d’une manière très simple : il manque une grande école de mode d’un très haut niveau.

Votre constat est un peu brutal, voire injuste, non ?
Paris compte encore des écoles techniques, mais celles qui forment les créateurs sont à Bruxelles, Anvers, New York, Tokyo, Londres…. Tous les Français qui veulent apprendre la grande création rêvent d’étudier à Central Saint Martins. Et 80% des créateurs viennent d’Angleterre, de Belgique, des États-Unis.

D’où viennent vos stylistes par exemple ?
Beaucoup sont passés par Londres. Actuellement, nous reconstituons exactement ce que nous avions fait au démarrage de la marque, en prenant des jeunes qui sortent d’écoles d’art… À l’époque, ceux qui créaient chez nous n’avaient pas forcément la connaissance du métier. C’étaient surtout des jeunes filles qui étaient mannequins ou étudiantes aux beaux-arts, qui créaient les pièces qu’elles avaient envie de voir exister. C’est de cette façon qu’a débuté l’aventure de cette mode jeune à la fois portable, originale, accessible.

Comment voyez-vous l’école à laquelle vous rêvez ?
J’ai rencontré trois ministres de la Culture successifs, excepté l’actuel, pour leur expliquer qu’il faudrait créer à Paris un établissement de haut niveau où tous les arts seraient enseignés, où se côtoieraient la mode, l’architecture, les beaux-arts, la photo…, car de la rencontre de tous ces arts naît la vraie création. Mais je n’ai jamais eu d’écho. La Fédération française de la couture, du prêt-à-porter, des couturiers et des créateurs de mode, ainsi que les grands groupes de luxe français qui ont créé des musées, des fondations d’art, devraient s’intéresser à un tel projet. Nous avons cette chance incroyable à Paris d’avoir toutes les archives de la mode à disposition. Nous avons aussi les artisans sous la main, un patrimoine inestimable…

Avez-vous déjà un nom en tête pour cette future institution ?
Pas encore, mais il suffit de chercher un peu pour en trouver un… Le Bauhaus, mais je crois qu’il a été utilisé…

Vous avez d’autres croisades personnelles ?
Le fait qu’on nous empêche de marquer « Made in France » sur nos produits parce que nous sous-traitons la manufacture à l’étranger alors que 80% du prix wholesale (prix de vente en gros, ndlr) dépendent de la France où se font la création, les prototypes, la commercialisation et la communication. En fait, cela part toujours de la même envie : défendre la France quand elle a un vrai potentiel de création. Une voiture Renault assemblée au Maroc n’est pas vendue Made in Morocco !

Pourquoi n’avez-vous jamais eu envie de prendre le tournant du luxe ?
Car nous avons toujours voulu rester dans une mode jeune et accessible. Une marque a des racines qu’il faut respecter.

Vous n’avez jamais souhaité étudier des propositions de rachat ?
Nous préférons croître à notre rythme.

Quels sont vos projets pour Cacharel ?
Maintenant que nous avons repris en main toutes les licences de prêt-à-porter, nous aimerions bien rouvrir quelques boutiques correspondant à la demande dans les grandes capitales, à New York, Tokyo, Pékin, Paris… Il n’y a pas de business plan ou de calendrier précis, il y a seulement le respect d’un principe : saisir l’opportunité d’une évolution qui aujourd’hui nous paraît imminente.

Luxe Revue
Propos recueillis par Jérôme Bourgeois
(@JeromBourgeois)



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