Andrée et Olivia Putman en 2007
Formée à l'histoire de l'art à la Sorbonne et à l'énergie créative du Palace, la boite de nuit parisienne des années 1980, activiste récupératrice de lieux industriels désaffectés pour les transformer en ateliers d'artistes dans les années 1990, paysagiste autodidacte autour des années 2000, Olivia Putman a rejoint sa mère en 2007 pour prendre la direction artistique du studio qui porte son nom. Très vite elle remporte son premier concours, lancé par Nespresso. Et en 2008, elle intervient dans l'hôtel emblématique du travail d'Andrée Putman, le Morgans à New York, à l'origine du concept de « boutique hotel ». « C’est dans le face à face entre tradition et modernité que prend corps l’approche singulière du Studio Putman pour proposer de nouveaux décors et de nouveaux objets à nos vies accélérées » dit-elle. (Photo © Xavier Béjot)

Olivia Putman ou l’ADN de « l’art de vivre à la française »

PARIS, 10 JUILLET 2013, LXRV – Olivia Putman nous reçoit début juillet, 22 rue Chauchat à Paris, dans les bureaux de l’agence d’architecture intérieure et de design qui porte son nom. Le Studio Putman a pour actualité trois réalisations majeures : le nouveau flacon mythique de l’Air du Temps de Nina Ricci, édité à 30.000 exemplaires, la rénovation de l’hôtel Sofitel Paris Arc de Triomphe et la modernisation des espaces lounge de la compagnie aérienne chilienne Lan Airlines. Pour le premier exercice, le hasard a bien fait les choses : Olivia Putman porte ce parfum depuis près de trente ans. Une vraie madeleine de Proust pour la fille d’Andrée Putman, la célèbre architecte et designer disparue au mois de janvier de cette année à l’âge de 87 ans. Au mois de septembre, Olivia Putman inaugurera officiellement le Sofitel de la rue Beaujon, « une longue aventure commencée avec ma mère en 2008 » confie la quadra tout en sobriété raffinée, distinguée, qui a conçu les chambres et suites comme des appartements parisiens. Un chantier en « mille-feuilles » dit-elle, opéré alors que l’établissement n’a jamais fermé, destiné à offrir un « hôtel phare » à l’une des marques premium du groupe Accor. Héritière d’un talent unique, elle aime ce mot d’« hospitalité », « pas beaucoup prononcé dans l’hexagone » reconnaît-elle, qu’elle rapproche du concept de « savoir vivre à la française ». Dans le même esprit sortira, au mois de septembre aussi, une ligne de vaisselle portant son nom pour Deshoulières, « une belle maison de Limoges ». Son ADN, elle l’exporte aujourd’hui dans les aéroports de l’Amérique du sud et « jusqu’au sud de l’Amérique du nord », Miami, à travers les salons de Lan Airlines, « une vraie rencontre de civilisation » souligne-t-elle. En novembre, elle représentera à Los Angeles « l’art de vivre à la française dans une maison historique, la Greystone Mansion », pour le compte de l’Agence pour le développement international des entreprises, Ubifrance. Demain, après Santiago et Bogota, elle se voit bien aussi apporter « un peu de modernité » à d’autres opérateurs des marchés émergents, à Pékin ou Shanghai… L’essentiel étant toujours d’accompagner le quotidien, d’« amener un supplément d’âme à la vie de tous les jours »… Entretien avec une designer française bien dans l’air du temps universel.

Comment s’est passée la rencontre avec Nina Ricci ?
Le cheminement se résume à un coup de fil bien tombé. Cette marque fait régulièrement appel à ce qu’elle appelle des ambassadeurs. Il y avait eu Philippe Starck, Andy Warhol… Cette fois, elle trouvait assez justifié que ce soit une femme qui revisite le flacon pour retrouver de la douceur. Quand ils m’ont demandé ce qu’évoquait pour moi l’Air du temps, j’ai répondu « le bleu », une couleur que j’associe avec l’infini, la liberté, la mer, le ciel… Cela correspondait au désir de la marque, qui ne savait pas que j’avais été la directrice artistique chez Lalique pendant deux ans, de revenir au flacon original dessiné en 1950. L’idée était aussi de faire redécouvrir différemment cet objet qui accompagne les femmes tous les jours, qui allie la préciosité et le quotidien. Comme quand on redécouvre sa maison après des vacances. Aujourd’hui, j’ai la chance d’avoir la bouteille de mes rêves dans ma salle de bain. Le nouveau regard voit presque un objet de gourmandise, un bonbon, un bijou.

LXRV PHOTO DESIGN OLIVIA PUTMAN FLACON AIR DU TEMPS NINA RICCIÊtes-vous l’auteur du premier coup de crayon ?
Oui, toujours. Mes collaborateurs prennent ensuite le relais avec leurs logiciels, même si parfois la 3D donne un fausse image : il y a des moments où il faut savoir revenir en arrière. Mais je ne peux pas dessiner une chose sans m’interroger sur la manière dont elle va être réalisée. Je m’implique toujours jusqu’à la chaîne de production. Dans le cas précis de Nina Ricci, cela a quand même été beaucoup plus difficile que je ne pensais. Pour arriver à l’effet recherché, il faut recouvrir la bouteille d’un bain argent. La deuxième phase consiste à mettre le bleu. Ensuite, tout est décapé pour obtenir les lignes. J’avais proposé de m’adapter, mais en fait nous avons été jusqu’au bout du processus.

Comment définissez-vous votre métier ?
Je suis un peu psychologue, un peu sociologue. J’essaye de comprendre les désirs de la société, d’être un peu en avance. Il faut aussi écouter les non-dits, ceux que l’on ne trouve pas dans les tableaux marketing qui font un peu peur.

A quoi reconnaît-on votre signature ?
Je ne suis pas assez objective pour le dire, mais je pense que mon travail est identifiable. J’écoute les marques, je me glisse dans leur histoire et je tente de trouver de jolis mariages tout en respectant les codes très classiques.

Où trouvez-vous vos sources d’inspiration ?
Je n’ai pas de formation pour faire ce que je fais aujourd’hui, je m’enrichis donc par ce que je glane, dans l’art, dans une conversation dans le métro… Je garde les yeux et les oreilles ouverts.

LXRV PHOTO DESIGN OLIVIA PUTMAN SALLE DE BAIN HOTEL SOFITEL PARISQuel est votre hôtel préféré ?
Il n’existe peut-être pas. Je n’aime pas le bon goût international aseptisé, fait de couleurs taupe, beige, avec trois détails de bambou…

Quelle est l’adresse que vous rêveriez de réinventer ?
Un très vieux palace, comme le Negresco à Nice, pour m’inscrire dans l’histoire du lieu.

D’où vient votre énergie ?
Probablement de ma mère. Elle a monté sa société à 52 ans. Elle a connu beaucoup d’échecs avant. Elle s’est accrochée. Ça m’a guidé.

Les hommages ont-ils été à la hauteur de son talent ?
Je ne m’attendais pas du tout à ce qu’il y en ait autant. D’ailleurs, on ne sait pas du tout à quoi s’attendre dans ces moments-là. La voir faire la Une partout était impressionnant.

Comment allez-vous aujourd’hui ?
J’ai été un moment dans l’œil du cyclone. Ça va maintenant. Le cours de la vie professionnelle a repris.

Comment vous ressourcez-vous ?
Je me réfugie pas mal dans ma tête. Et, depuis quelques années, en Grèce, dans le bleu absolu, à Milos dans les Cyclades.

Luxe Revue
Propos recueillis par Jérôme Bourgeois
(@JeromBourgeois)



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