LXRV PHOTO YVES PIAGET
Le président d'honneur de Piaget photographié à côté d'un bouquet de roses portant son nom. Le motif de cette fleur a enrichi les collections d'horlogerie et de joaillerie dès les années 1960. (© Piaget)

Yves Piaget : « Nous sommes dans le vrai luxe »

PARIS, 09 DÉCEMBRE 2014, LXRV – « Le nom de Piaget incarne un idéal de perfection qui a conduit une modeste manufacture, fondée dans un petit village du Jura suisse, à devenir un des grands noms de l’horlogerie et de la joaillerie » écrit Florence Müller en introduction de son beau livre* consacré aux 140 ans de la manufacture née à La Côte-aux-Fées. Nous avons rencontré à Paris son infatigable ambassadeur, Yves Piaget, inventeur de cette « Piaget Society » qui fit briller son nom de famille jusque dans les plus hautes sphères de la société. Gardien d’une devise érigée en loi – « Faire toujours mieux qu’il n’est nécessaire » −, l’arrière petit fils du fondateur a consacré la majeure partie de son temps au développement de son entreprise aujourd’hui propriété du groupe Richemont. Yves G. Piaget n’a jamais eu de vie privée, trop occupé à écrire l’histoire moderne d’une dynastie experte en mouvements horlogers ultra-plats donnant l’heure avec panache et élégance, parfois jusqu’à l’extravagance ou l’éblouissement. Ce grand nom d’un luxe éponyme revient un instant sur ces années de réjouissances passées au plus près des étoiles sur tous les continents.

Comment expliquez-vous les 140 ans de succès de la maison qui porte votre nom ?
Cela tient à la nature même de ce que nous manufacturons. J’insiste sur ce terme : la main de l’homme est le maître de la maison. Nous sommes dans le vrai luxe. Mes prédécesseurs avaient déjà songé à intégrer verticalement l’entreprise. Aujourd’hui, un bijou ou une montre Piaget est conçue de A à Z sous le même toit, dans différents sites de la Suisse francophone, à La Côte-aux-Fées où est née l’entreprise, à Genève où elle s’est développée… La maison s’est trouvée au bon endroit au bon moment et nous avons su répartir les rôles de chacun pour que chacun soit à la bonne place.

Quel est ce « devoir de mémoire » dont vous parlez en introduction du beau livre célébrant l’anniversaire de la marque ?
Dans une entreprise comme la nôtre, qui était familiale au début, il fallait être polyvalent. J’ai fait des études d’ingénieur en électronique et en mécanique, puis en gemmologie, mais j’ai surtout passé toute ma vie à faire du marketing sans étudier le marketing. Lorsque je voyageais, je présentais les pièces de nos collections comme des œuvres d’art. Il s’agissait de montrer qu’il y avait des hommes derrière le produit, qui se sont transmis un certain savoir-faire depuis quatre générations. Avec le même sérieux et le même goût du travail bien fait. Nos techniciens, artisans, ingénieurs, dessinateurs, méritent d’être soutenus dans leur motivation, leur imagination, leur recherche. Cette relation humaine a été pour moi ma première responsabilité. La seconde a consisté à transformer une fabrique artisanale en une marque internationale. Finalement, je n’ai été qu’un pion dans le cadre de l’échiquier de la maison, l’artiste qui parlait à des clients sensibles au fait que Piaget n’est pas qu’une griffe mais aussi un nom de famille.

Quelle est cette clientèle de la Piaget Society ?
Elle est interpellée par notre production très exclusive. C’est une petite niche dans le monde, qui a un goût supérieur aux autres, recherche quelque chose d’exceptionnel, adhère à une expression de l’élégance et de la beauté particulièrement poussée.

LXRV MONTRES ICONES VINTAGE PIAGET TRADITIONNELLE OVALE ET BLACK TIEEt qui dispose d’un certain pouvoir économique…
En effet, mais un bijoux ou une montre Piaget n’est pas une question de prix mais de valeur. Il existera toujours dans le monde entier une clientèle qui a les moyens de se payer cette différence pour autant qu’on lui offre. Piaget est différent et cette différence est recherchée. C’est sur cette réalité que peut s’appuyer la stratégie d’avenir d’une entreprise comme la nôtre.

La fusion avec le groupe Richemont en 1988 s’inscrivait-elle dans une stratégie ?
Il s’agissait d’une restructuration que j’avais souhaité résoudre en étant approché par les dirigeants fondateurs de ce groupe, des Sud-africains par ailleurs protestants et originaires d’Alsace. L’étincelle a eu lieu notamment entre Johann Rupert (aujourd’hui président du groupe, ndlr) et moi-même, car cet homme était non seulement modeste et discret, mais attaché au monde artisanal comme je n’avais jamais vu. Ce grand collectionneur d’art pouvait passer 2 ou 3 heures dans nos ateliers. Sensibilisé par notre maison, il était venu vers nous. Cela tombait particulièrement bien puisque nous étions en plein conflit de génération. La satisfaction était surtout de pouvoir garantir la pérennité de l’entreprise.

20 ans plus tard, comment la Maison Piaget a-t-elle traversé la crise financière mondiale ?
Elle n’a pas senti d’effets importants pour la simple et bonne raison que nous sommes une petite entreprise où le pouvoir de décision est très rapide. Le pouvoir d’adaptation y est donc aussi très élevé.

Subissez-vous aujourd’hui les effets de la campagne anti corruption en Chine ?
On peut dire en effet que nous sentons depuis ces derniers 18 mois une certaine frilosité dans ce pays en raison des mesures adoptées par le gouvernement. Nous n’avons plus cette pente ascendante de croissance à deux chiffres. Mais nous continuons à avancer des pions dans d’autres marchés, à ouvrir de nombreuses boutiques. La plus grande sera inaugurée au printemps prochain rue de la Paix, à Paris. Notre maison se consacre de plus en plus à la haute joaillerie. La décision est tout ce qu’il y a de plus audacieuse et sage d’en faire profiter la capitale mondiale de la haute horlogerie et joaillerie, de la mode aussi. L’audace nous a toujours souri.

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L’idée a-t-elle été envisagée un jour d’opérer une diversification ?
Nous avons eu plusieurs offres, notamment celle d’un grand groupe financier parisien qui nous proposait de créer un parfum. À l’époque, Piaget n’était encore qu’une maison horlogère. Évidemment, j’ai été un peu tenté, car c’était au moment où Van Cleef et Boucheron lançaient chacun leur parfum. J’étais venu à Paris pour étudier le projet. J’y voyais aussi l’occasion de développer une source de revenus permettant de financer plus vite encore nos collections. Mais mon père et mon oncle étaient opposés à cet oreiller de paresse qui aurait consisté à toucher des royalties en collaboration avec un grand parfumeur. Ils ne visualisaient pas le fait de voir leur nom briller un jour sur une bouteille. Je suis reconnaissant à cette sagesse aujourd’hui.

Un tel projet pourrait-il être reconsidéré ?
Pas du tout ! Restons sur cette idée de dire qu’on ne fait bien que ce qu’on connaît. Nous avons des bijoutiers, des orfèvres, des joailliers, des ingénieurs, des dessinateurs… Nous manufacturons des montres exceptionnelles et notre bifurcation vers la haute joaillerie est opportune, restons-en là ! Puisqu’on en parle, je me souviens aussi qu’on nous avait proposé  de faire de la bagagerie.

LXRV PHOTO YVES PIAGET PHILIPPE LEOPOLD METZGER OLIVIER PERRUCHOT

À quoi ressemblera Piaget dans 20 ans ?
Les nouvelles générations aujourd’hui aux commandes de l’entreprise en décideront, mais je sais qu’elles font confiance aux gènes de la maison. Continuons à avoir cette obsession de la haute qualification de nos collaborateurs et de la haute qualité de nos produits. Tant que ce sera vrai, Piaget n’aura jamais besoin de se diversifier. Cette maison a été faite grâce à des hommes. Elle n’est pas le résultat d’un investissement colossal dans le marketing.

Justement, quel serait votre conseil aux nouvelles maisons qui se lancent ?
D’avoir beaucoup d’argent ! Dans le domaine de l’horlogerie, la plupart des jeunes maîtres ont un talent fabuleux, ce sont des champions qui réalisent des prouesses. Mais lorsqu’ils veulent mettre un nom sur leurs cadrans et en faire une enseigne, cela mérite des fonds importants et une témérité très longue. Piaget a commencé à dépenser dans le marketing depuis une cinquantaine d’années. Cartier, Patek, Vacheron avait commencé bien avant. Malgré l’enthousiasme ou la passion d’un jeune créateur, ce retard marketing est très difficile à combler. Le conseil serait de trouver le financement sans délaisser l’attachement au produit. Sinon, on devient un bureaucrate.

Luxe Revue
Propos recueillis par Jérôme Bourgeois
(@JeromBourgeois)

LXRV PHOTO COUVERTURE BEAU LIVRE PIAGET 140 ANS EDITIONS DE LA MARTINIERE



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